Création 2005
Et le vaisseau cingla...
toute la nuit jusque dans l'aube
D'après L'Odyssé d'Homère.

Chorégraphie : Kilina Crémona
Conseil en langue des signes : Joël Chalude
Composition musicale : Bernard Fort
Création lumière : Frédéric Dugied
Danseurs : Anne Quéguiner, Hubert Hazebroucq, Nicolas Cheucle
Production, diffusion : Camille Chabanon

 

 

 "Ulysse rentre à Ithaque retrouver Pénélope et son royaume. Il rêve surtout de retrouver le lit qu’il a arrimé à un tronc d’olivier, emporté par le désir étrangement serein de se glisser dans la terre d’où il vient et où tous nous allons. Naissance et mort confondues dans la même nostalgie. En chemin, la fable nous raconte que les dieux, jaloux de son ingéniosité, ont dressé les embûches : la mer les femmes et les monstres. Les forces archaïques qui remplissent de terreur les grecs et les enfants, c'est-à-dire tout être humain. En ces lendemains de raz-de-marée en Asie, nous savons combien la mer peut soudain se métamorphoser en puissance absolue de désolation. Et sous les visages des déesses et des monstres se cachent à ciel découvert l’effroi de la dissolution dans l’infini de la jouissance, l’effroi de la castration ou de la chute dans la perte sans fonds de l’amour.

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Ce qui fascine chez Ulysse, c’est son insatiable curiosité à l’égard des forces : il ne les fuit jamais. Il les affronte pour les connaître et aussi en tirer un surcroît de jouissance. Les sirènes chantent pour l’entraîner dans le gouffre des flots. Il ne se bouche pas les oreilles, non, il se fait attacher au mât du navire pour livrer son corps au charme vénéneux du chant. Calypso précipite ses compagnons dans la mort, il sait que son tour viendra, en attendant il goûte les délices qu’elle s’acharne à lui prodiguer : plaisir du sexe et de tous les sens mêlés. Ils font l’amour sur le lit d’un banquet. Le cyclope dévore les hommes, il se laisse enfermer dans la caverne pour voler ses fromages et porter le fer dans l’œil monstrueux qui remplit d’une terreur voluptueuse ceux qui osent le regarder.

Ce qui fascine dans l’Odyssée, c’est qu’Ulysse tire sa jouissance et se tire d’affaire en jouant avec les mots. Toujours les mots le sauvent et lui apportent les plaisirs du corps et de l’esprit. Peut-être même qu’il échappe aux forces qui vont l’engloutir parce qu’il parvient à les transformer en occasions de jouissance en trouvant les mots qui font mouche et, ensuite, en les transformant en histoires qu’il raconte à ceux qu’il rencontre sur sa route. C’est cette habileté à mettre en mots ses aventures qui fait d’Ulysse autre chose qu’un simple aventurier sur les mers du monde. L’Odyssée est la première représentation, dans la culture occidentale, de ce dont est capable un être doué de langage.


Ce qui fascine dans les langues signées, c’est qu’elles démontrent par leur simple existence que les mots n’ont pas besoin de la parole pour gagner leur efficace. Les signes permettent de mettre en mots tout comme les énoncés des langues orales. Ils font de la personne qui signe autre chose qu’une personne qui communique. Ils en font un être doué de langage. A l’image d’Ulysse.

Et le vaisseau cingla… est une pièce qui raconte à sa manière la geste d’Ulysse, mais surtout la puissance des mots, quelle que soit la matière dont ils sont faits. Mots de vents des langues parlées, mots de main des langues signées et mots de bois de la langue des bâtons que je suis en train d’explorer avec ma compagnie. Je voudrais faire de la possibilité de parler, conquise sur le silence ou retrouvée quand on l’a perdue, la matière même de ma chorégraphie. La pièce sera interprétée par des danseurs entendants et sourds."

Kilina CREMONA, propos recueillis, décembre 2004.